Mad Marx

Mes chers neveux
Je vous fais passer cette lettre par mon ami « Kim » fonctionnaire de la République de Corée du Nord qui doit séjourner quelques semaines à Camberra et pourra donc vous la faire parvenir à Cairns, puisque vous savez que depuis le 10 mai dernier nous n’avons plus le droit de correspondre avec l’étranger. Quant au Net, tous les ordinateurs privés ont été confisqués il y a longtemps et en posséder un vaut désormais un aller simple pour un de ces camps de rééducation citoyenne du Massif Central dont on ne parle ici qu’à voix basse.

Détruisez ce courrier après en avoir pris connaissance, n’en faites pas de copie, « Kim » est un garçon extraordinaire que sa conversion au christianisme a conduit à nous aider, mais il court de grands risques à servir ainsi de passeur et je serais catastrophé de lui attirer des ennuis. Depuis le départ des derniers Cubains (expulsés pour déviationnisme), les seuls étrangers qui subsistent en ville à part quelques Conseillers économiques zimbabwéens sont les Coréens du Nord, le Jumelage de Paris avec Pyongyang y est pour beaucoup. Enfin les seuls étrangers, non, car en fait nous avons hérité d’une foultitude d’Iraniens, de Palestiniens, d’Afghans, de Soudanais, que sais je encore… Ils se font appeler les « Grands Frères », mais ceux-là on ne les voit que chez Maxim’s, au Crillon et dans d’autres endroits devant lesquels nous accélérons le pas si nous sommes contraints de nous en approcher lors d’une Journée Volontaire de Travail Collectif Spontané, en général, car le Centre Ville est en zone « rouge ».

C’est une grande chance que vous avez eu qu’Yvette ait obtenu ce poste à Cairns juste avant que les événements ne se précipitent ici, au moins je sais qu’une partie de ma famille est à l’abri du déchaînement de folie qui sévit en France depuis maintenant plus de dix ans et que vous n’aurez pas eu à supporter toutes ces épreuves.
Vous étiez bien jeunes alors et l’enchaînement des circonstances a dû vous échapper. Nous n’aurions jamais imaginé quand Montlucenot a gagné les élections anticipées de 2011, suite à la fuite à Medellin du Président Palposeille et dans le climat de troubles intenses qui régnait alors que nous nous retrouverions plongés en moins de deux ans dans un pareil cauchemar. Nous ne savions pas, personne n’avait entendu parler de l’ENCORE (Engramme Coercitif Révolutionnaire) le véritable programme de Montlucenot et pas plus du POLPOT (Parti Ouvrier Léniniste Prolétarien Omnipotent Transitoire) ce comité secret qui était derrière sa bonne bouille de garçon coiffeur.

D’ailleurs, personne n’y aurait cru, franchement si quelqu’un avait expliqué aux douze millions de chômeurs et aux millions d’épargnants qui venaient d’apprendre que le contenu de leur Livret A avait été viré sur un compte aux Bermudes suite à une erreur informatique le jour même où Palposeille était exfiltré de l’Élysée en flammes par le GIGN; que derrière Montlucenot était camouflé un groupe de conspirateurs version Crabe aux Pinces d’Or et constitué de gens que l’on ne connaît que sous des pseudonymes : il serait passé pour un affabulateur fasciste.

D’autant qu’au début tout s’était bien passé, Montlucenot avait été plébiscité contre Gaétan de Montcuq et ses 14 % du premier tour. Les partis de gestion laminés d’entrée par leurs bilans calamiteux, l’éclatement du PS, les photos zoophiles (avec des chevaux) circulant sur le Net ayant discrédité André Biroute le candidat du centre et surtout l’interdiction du Front Patriote suite à la terrible affaire de Bidon (Ardèche) avait rendu sa victoire inéluctable.

D’ailleurs, la première année du Régime fut enthousiaste, le contingentement des salaires à dix fois le SMIC, son relèvement à trois Milliards d’Euros (nous n’avions alors qu’une inflation relativement modeste), les 17 heures et le partage du temps de travail dans la diversité, le démantèlement des forces de l’ordre impliquées dans la répression, l’interdiction des licenciements, la nationalisation des entreprises de plus de trente employés, l’autogestion et la mise en place dans chaque entreprise d’un Conseil de Surveillance Citoyen furent très bien acceptés. Le peuple s’était senti trahi par le capitalisme, la passion égalitaire qui a toujours messmérisé les Français alliée à un esprit de vengeance contre les « riches » avait emporté toutes les réticences dans un torrent révolutionnaire. Même la bourgeoisie ruinée par l’effondrement des valeurs mobilières, rassurée par l’aspect non-violent du changement de régime avait rejoint le consensus populaire. Les seules voix discordantes provenaient de quelques individualistes forcenés qui commençaient à voter avec leurs pieds et d’une poignée de fascistes moisis, nervis de la réaction. L’ambiance festive dans laquelle furent installés les premiers Comités de Vigilance de Quartiers était étonnante de ferveur et Paris chantait le temps des cerises dans une fraternité retrouvée.

Montlucenot apportait à la France une note de fraîcheur et de sincérité, il était devenu la coqueluche de la Planète, Paris recevait les Présidents Omama, Abdeldjehad, Raoul Diego, Marquez, Oula et Montlucenot qui venait à vélo à l’Élysée, semblait tous les réconcilier. On le vit même esquisser un pas de danse à Bruxelles avec la Chancelière Bretzel sous l’oeil attendri de Merlugnocchi.

Les premiers mois du régime furent marqués par une ouverture gouvernementale à la société civile, Joël Monpère reçu le Ministère des Avancées Sociétales, Alfredo Granvo le Développement Durable et la Réforme de la Production, Marie Paule Armoire les Transports, le Rappeur Dorsay la Culture et Simon Abitbol le Secrétariat d’État aux Cultes et à la Laïcité.

L’atmosphère était enfiévrée. Partout on tenait des Réunions, des Assemblées Générales, des Cafés Révolutionnaires Poétiques… Les huit victimes de la Répression Palposienne (deux journalistes écrasés accidentellement par un char, quatre cuisiniers coincés dans l’incendie de l’Élysée, un étudiant comorien diabétique tombé du toit d’un abribus, et le Doyen de la Faculté de Nanterre terrassé par une crise cardiaque lors d’une AG ) entrèrent au Panthéon dans le recueillement populaire.

Dans cette ambiance à la fois concentrée et euphorisante, il faut bien admettre que les premiers signes liberticides passèrent inaperçus, l’arrestation d’Océane Le Braz et d’André Boral, suivi de l’interdiction du site Français d’abord marqua peu les esprits, seule la noyade de Gaétan de Montcuq dans le bassin des Tuileries suscita quelques interrogations.

Publicités

4 responses to “Mad Marx”

  1. Gerard Lagla says :

    Merci de ces articles, c’est excellent.

  2. J.Dupont says :

    je dirai même plus

  3. Laudine says :

    Nous ne commentons pas forcément car il n’y a rien à dire contre et que ces commentaires ne s’adresseraient pas vraiment à l’auteur des billets, mais nous sommes là.

  4. G@briel says :

    Il n’y a pas beaucoup de commentaires sur votre blog. Mais continuez malgré tout la compilation des « œuvres » de FMK. Nous sommes nombreux à venir ici pour y faire le plein d’intelligence, d’humour et de clairvoyance.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :