Poubelles et rats géants

Sortir le soir, seul , dans une grande ville française, et même, de plus en plus dans les autres, est devenu une entreprise risquée et inutile. Les restaurants sont pour la plupart aussi mauvais que chers, les bars ennuyeux et parfois sordides, quant aux boites elles travaillent pour les orthophonistes et les hépatologues.

De plus, pour y parvenir il faut faire un parcours digne d’Ulysse en partant soit d’un parking souterrain, théâtre régulier d’assassinats non élucidés, ou d’un métro dont le plus récent progrès technique est que l’on y graisse les rails en y précipitant des usagers.

Une fois à l’air libre, il vous faudra croiser habilement entre les agressions olfactives de graille issues de kebabs pris d’assaut par une foule huileuse et les évacuations acides des fumées d’ eaux grasses du KFC voisin.

Naviguant entre les poubelles éventrées d’où filent des rats géants et les corps à demi-décomposés de SDF convulsant entre deux comas éthyliques, vous aurez alors à mettre en application tout votre savoir-faire pour éviter l’embrouille.

Toute une faune variée de prédateurs et de saprophytes va se précipiter sur vous pour exiger ou solliciter, selon les cas, diverses taxations en cigarettes ou en numéraire la plupart du temps, mais parfois en livres de chair humaine, la vôtre.

Pour échapper au fauteuil à roulettes ou à la greffe de poumon comme issue d’une simple ballade d’ un soir de printemps, il faut apprendre jeune un ensemble de codes.

Ainsi la modification subtile de trajectoire qui vous permet, en anticipant l’hostilité d’un groupe, de survivre en trouvant d’un coup le trottoir d’en-face bien plus attractif que celui occupé à vingt mètres par une meute de quinze racailles chétives au faciès de loups, tous en survètement immaculé surmonté d’une capuche cachant un crane minuscule.

Encore faut-il savoir pratiquer ce genre de manoeuvres avec l’attitude qu’il faut: trop de désinvolture ou un air anxieux peut vous valoir d’entrer dans le champ radar des assassins potentiels et réveiller dans leur cerveau reptilien le neurone clignotant du meurtre, du vol ou du lynchage.

Une certaine expertise ethnologique est utile, on sera avisé de différencier le risque comparé entre les deux Bambaras mineurs mais costauds, accompagnés d’un whigger la goutte au nez devant le cinéma, de celui, moindre, des cinq Ouled-Nails qui dealent tranquillement en face de la crèperie.

Une connaissance, même superficielle de la littérature relative aux moeurs, coutumes et psychologies des populations des ex-colonies françaises, peut être vitale. On ne saurait trop recommander la lecture de nos grands explorateurs.

Si vous parvenez vivant jusqu’à la terrasse glacée et en plein vent d’une brasserie bondée, vous aurez peut-être la chance de fumer votre dernière cigarette et de déguster une bière aigre après cinq tentatives de commande auprès d’un serveur rescapé d’une bande de zombies libérés par un tremblement de terre et qui n’a pas que l’air de s’en foutre.

Cette opération se passera sur une table en plastique bancale spécialement étudiée pour renverser votre demi, lequel vous coutera plusieurs heures de salaire d’un cadre supérieur.

Lors des dix minutes qui vous seront imparties avant que le mort-vivant ne revienne vous imposer de réitérer, vous aurez probablement assisté au spectacle de la rue, c’est-à-dire à deux vols de portables à l’arraché, une tentative de viol collectif sur étudiante, une dizaine de jets de mollards sur la voie publique et un nombre incalculable de provocations verbales en langage NTM.

Vos pas vous guideront ensuite vers un établissement nocturne réputé pour son ambiance musicale. Vous aurez alors à franchir l’expertise de la Garde Noire composée de deux montagnes de viande spécialisées en arts martiaux campées devant la porte. Un conseil : si vous êtes refoulés, n’entamez pas une discussion technique avec Booba et Killer, ex-enfants soldats recyclés en videurs du Macumba. Les Hôpitaux de nuit sont remplis de petits Blancs qui ont voulu comprendre sur quels critères ils ont été discriminés.

Sachez que ces gens s’appellent des videurs parce qu’ils sont habilités à vous vider comme un poulet en toute impunité après vous avoir plumé.

Si vous passez l’épreuve, c’est-à-dire si vous ne correspondez pas au portrait du Blanc à embrouilles, hybride de Charles Bukowski et de Shane Mac Gowan, tel qu’il est distribué dans la tribu d’origine de ces Messieurs lors de leur formation à la profession de presse-purée d’importation, alors vous aurez le plaisir de vous faire exploser les tympans par une demi-douzaine de réacteurs d’avions dissimulés dans des baffles.

Même si vous étiez Pavarotti, il n’y a aucune chance pour que votre jolie voisine ne retienne des trois mots que vous essayez de lui glisser à l’oreille autre chose que le souvenir de vos postillons. Il est en effet absolument impossible de couvrir le cyclone de décibels engendré par l’œuvre intégrale de Claude François remixée au canon anti-chars, qui vous interdit même de passer commande autrement que par le langage des gestes.

Après avoir laissé un demi-mois de salaire dans deux cocktails fluorescents où l’on chercherait vainement des traces significatives de la vodka supposée s’y trouver, il ne vous restera plus qu’à faire en solitaire le parcours inverse, bien plus risqué à cette heure tardive, pour buter sur une station de métro fermée ou à récupérer votre voiture au huitième sous-sol du bunker hanté, si vous vous souvenez de l’étage.

Estimez-vous heureux d’être tombé sur une maison honnête qui vous laisse repartir avec une alcoolémie raisonnable, il en est où l ‘on n’hésite pas à vous terminer aux barbituriques avant de vous faire les poches et de vous confier à Booba et Killer pour qu’ils vous raccompagnent dans un terrain vague.

En conduisant sur le chemin du retour, vous croiserez les forces de l’ordre – en France, on appelle ainsi des gens déguisés en bleu dont le métier est de vous faire souffler dans un petit sac en plastique avant de vous confisquer votre véhicule et de vous faire toutes sortes d’ennuis. On les rencontre uniquement aux carrefours qui ménent aux endroits dangereux.

2 responses to “Poubelles et rats géants”

  1. jolivet says :

    Vous avez visité Lille ?
    Je viens de fuir ce trou à rat pour me retrancher en Bretagne.
    Ce que j’appelle aujourd’hui un trou à rat est ma ville natale, vous imaginez le déchirement mental que cela induit.
    Aujourd’hui je sais, je sens que je peux tuer.

  2. Le Provençal says :

    Merci FMK, je me suis revu étudiant quand j’allais en soirée.
    On ne s’est jamais croisé par hasard à Aix-en-Provence ?

    Bon sang, mais il faut les publier ces textes !

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